ACTE D’ACCUSATION(70 ARTICLES) [1]
Article 1 : Et d’abord, tant d’après le droit divin que suivant
le droit canonique et civil, à vous, l’un comme juge ordinaire, à l’autre comme
inquisiteur de la foi, revient et appartient le droit de chasser, de détruire,
d’extirper radicalement de votre diocèse et de tout le royaume de France les
hérésies, sacrilèges, superstitions et autres crimes déclarés ci-dessus ; de
punir, corriger, amender les hérétiques, ceux qui proposent, parlent,
divulguent quelque chose contre notre foi catholique, ou agissent contre elle
en quelque manière, les sorciers, les devins, les invocateurs de démon, les
mécréants en notre foi, et tous les malfaiteurs, criminels ou leurs fauteurs
qui seront pris dans les dits diocèse et juridictions, alors même qu’ils
auraient commis ailleurs partie ou tout de leur méfaits, ainsi que le peuvent
et doivent les autres juges compétents dans leurs diocèse, limites et
juridictions. Et en cela, même envers une personne laïque, quelque état, sexe,
qualité ou prééminence qu’elle ait, vous devez être estimés, tenus et réputés
juges compétents.
Réponse de Jeanne : « Je crois bien que notre Saint Père le
pape de Rome et les évêques et autres gens d’Église sont pour garder la foi
chrétienne et punir ceux qui défaillent mais, quant à moi, de mes faits je me
soumettrai seulement à l’Église du ciel, c’est assavoir à Dieu, à la Vierge
Marie et aux saints et saintes de Paradis. Et je crois fermement que je n’ai
point défailli en notre foi et je n’y voudrais défaillir ».
Article 2 : Item ladite accusée, non seulement dans la présente
année, mais dès le temps de son enfance, non seulement dans vos dits diocèse et
juridiction, mais encore aux environs et en plusieurs autres lieux de ce
royaume, a fait, mixturé et composé plusieurs sortilèges et superstitions ; on
l’a divinisée et elle a permis qu’on l’adorât et la vénérât ; elle a invoqué
les démons et les esprits malins, les a consultés, fréquentés, fit, eut, noua
pactes et traités avec eux ; elle accorda également conseil, aide et faveur aux
autres faisant les mêmes choses, et les a induits à les faire, de telles ou de
semblables, disant, croyant, affirmant, maintenant qu’agir ainsi, croire en
eux, user de tels sortilèges, divinations, actes superstitieux, ce n’était ni
péché ni chose défendue ; mais elle a assuré cela bien plutôt licite, louable
et opportun, induisant dans ces erreurs et maléfices plusieurs personnes de
diverses conditions de l’un et l’autre sexe, dans le cœur desquelles elle
imprimait de telles et semblables choses. Et c’est dans l’accomplissement et la
perpétration desdits délits que ladite Jeanne a été prise et capturée dans les
termes et limites de votre diocèse de Beauvais.
Réponse de Jeanne : « Les sortilèges, œuvres superstitieuses
et divinations, je les nie ; et de l’adoration, je dis que si certains ont
baisé mes mains ou vêtements, ce n’est point par moi ou de ma volonté ; et je
m’en suis fait garder autant qu’il était en mon pouvoir. Et le reste de
l’article, je le nie ».
Article 3 : Item, ladite accusée est tombée en plusieurs et
diverses erreurs, des pires, sentant la perversité hérétique : elle a dit,
vociféré, proféré, affirmé, publié, gravé dans le cœur des simples certaines
propositions fausses, menteuses, sentant l’hérésie et même hérétiques, hors et
à l’encontre de notre foi catholique, des statuts faits et approuvés par les
Conciles généraux : propositions scandaleuses, sacrilèges, contraires aux
bonnes mœurs, offensantes pour de pieuses oreilles ; elle a prêté conseil, aide
et faveur à ceux qui ont dit, dogmatisé, affirmé et promulgué ces propositions.
Réponse de Jeanne : « Je le nie et j’affirme, qu’à mon
pouvoir, j’ai soutenu l’Église ».
Article 4 : Et pour vous mieux et plus spécialement informer,
messeigneurs juges, sur lesdites offenses, les excès, crimes et délits
perpétrés par ladite accusée, comme on l’a rapporté, en plusieurs et divers
lieux du royaume, audit diocèse et ailleurs, il est vrai que ladite accusée fut
et est originaire du village de Greux, qu’elle a pour père Jacques d’Arc et
pour mère Isabelle, son épouse ; qu’elle a été élevée en sa jeunesse, jusqu’à
l’âge de dix-huit ans ou environ, au village de Domrémy sur la Meuse, diocèse
de Toul, bailliage de Chaumont-en-Bassigny, prévôté de Monteclaire et
d’Andelot. Laquelle Jeanne, en sa jeunesse, ne fut point éduquée ni instruite
dans la croyance et les principes de la foi, mais bien accoutumée et dressée
par certaines vieilles à user de sortilèges, de divinations et d’autres œuvres
superstitieuses ou arts magiques : et plusieurs habitants de ces deux villages
sont notés de toute antiquité comme usant desdits maléfices. De plusieurs, et
spécialement de sa marraine, cette Jeanne a dit avoir beaucoup ouï parler des
visions ou apparitions de fées ou esprits féeriques. Et par d’autres encore
elle a été endoctrinée et imbue de ces mauvaises et pernicieuses erreurs au
sujet de ces esprits à ce point qu’elle a confessé devant vous, en jugement,
que jusqu’à ce jour elle ignorait si les fées étaient des esprits malins.
Réponse de Jeanne : « je reconnais pour vraie la première
partie, savoir de mon père, de ma mère et du lieu de ma naissance ; et quant
aux fées, je ne sais ce que c’est. Quant à mon instruction, j’ai appris ma
croyance et j’ai été enseignée bien et dûment à me conduire, comme bon enfant
doit le faire. Et de ce qui touche ma marraine, je m’en rapporte à ce que j’en
ai dit autrefois ».
Article 5 : Item, proche le village de Domrémy est certain grand,
gros et antique arbre, vulgairement dit l’arbre « charmine faé de
Bourlemont » ; et près dudit arbre est une fontaine. Et autour, on dit
que vivent certains malins esprits, nommés en français fées, avec lesquels ceux
qui usent de sortilèges ont accoutumé de danser la nuit, et qu’ils rôdent
autour de l’arbre et de la fontaine.
Réponse de Jeanne : « De l’arbre et de la fontaine, je m’en
rapporte à une autre réponse faite sur cela ; le surplus, je le nie ».
Article 6 : Item ladite Jeanne a accoutumé de hanter la fontaine
et l’arbre, et le plus souvent de nuit ; parfois de jour, particulièrement aux
heures où, à l’église, on célèbre l’office divin, afin d’y être seule ; et, en
dansant, tournait autour de l’arbre et de la fontaine ; puis aux rameaux de
l’arbre accrochait plusieurs guirlandes et diverses herbes et fleurs, faites de
sa main ; disant et chantant, avant et après, certaines chansons et vers avec
certaines invocations, sortilèges et autres maléfices : ces chapeaux de fleurs,
le matin suivant on ne les y retrouvait plus.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à une autre réponse
faite par moi ; et le surplus, je le nie ».
Article 7 : Item ladite Jeanne eut coutume de porter parfois une
mandragore dans son sein, espérant, par ce moyen, avoir bonne fortune en
richesses et choses temporelles ; elle affirma que cette mandragore avait telle
vertu et effet.
Réponse de Jeanne : « Je nie absolument le port de la
mandragore ».
Article 8 : Item, ladite Jeanne, vers la vingtième année de son
âge, de sa propre volonté et sans le congé de ses dits père et mère, gagna la
ville de Neufchâteau en Lorraine et là servit pendant certain temps chez certaine
femme, l’hôtelière, nommée LA ROUSSE, où demeuraient continuellement plusieurs
jeunes femmes sans retenue, et aussi y étaient logés pour la plupart des gens
de guerre. Aussi demeurant en cette hôtellerie, tantôt elle se tenait avec
lesdites femmes, tantôt elle conduisait les moutons aux champs, et parfois
menait les chevaux à l’abreuvoir, ou au pré et à la pâture ; et là elle a pris
l’habitude de monter à cheval et connu le métier des armes.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à ce que j’ai répondu
ailleurs sur cela. Le surplus, je le nie ».
Article 9 : Item ladite Jeanne, étant en ce service, cita en
procès devant l’official de Toul, en matière matrimoniale, un certain jeune
homme ; en poursuivant cette affaire, elle alla plusieurs fois à Toul, et
exposa à cette occasion presque tout son avoir. Ce jeune homme, sachant qu’elle
avait vécu avec lesdites femmes, refusait de l’épouser et mourut, la cause
étant pendante. C’est pourquoi ladite Jeanne, de dépit, quitta son dit service.
Réponse de Jeanne : « j’ai répondu ailleurs sur cela, et je
m’en rapporte à cette réponse ; le surplus, je le nie ».
Article 10 : Item, après avoir quitté le service de LA ROUSSE,
ladite Jeanne dit avoir eu et avoir continuellement, depuis cinq ans, visions
et apparitions de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite, et
qu’ils lui avaient particulièrement révélé qu’elle lèverait le siège d’Orléans
et ferait couronner Charles, qu’elle dit son roi, et expulserait tous ses
adversaires du royaume de France : en dépit de son père et de sa mère qui s’y
opposaient. Elle les quitta et, de ses propres mouvement et volonté, elle alla
trouver Robert de BAUDRICOURT, capitaine de Vaucouleurs, pour lui faire part, suivant
l’ordre de saint Michel, des saintes Catherine et Marguerite, des visions et
des révélations faites à elle par Dieu, à ce qu’elle dit, demandant audit
Robert de l’aider afin qu’elle accomplît ces dites révélations. Or, deux fois
repoussée par ledit Robert, et rentrée dans sa maison, de nouveau ayant reçu l’ordre
de retourner vers lui par révélation, à la troisième fois elle fut accueillie
et reçue par ledit Robert.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à ce que j’ai répondu
ailleurs sur cela ».
Article 11 : Item ladite Jeanne, étant entrée en familiarité avec
Robert, se vantait de lui avoir dit qu’après avoir expédié et accompli tout ce
qui lui avait été enjoint par révélation de par Dieu, elle aurait trois fils
dont le premier serait pape, le second empereur et le troisième roi. Ce
qu’entendant, ledit capitaine lui dit : « Or donc, je voudrais bien
t’en faire un, puisqu’ils seront hommes si puissants, car j’en vaudrait mieux
moi-même ! ». A quoi elle répondit : « Gentil Robert,
nenni, nenni ; il n’est pas temps ; le Saint-Esprit y œuvrera ! ».
Ainsi ledit Robert, en divers lieux et en présence de prélats, de grands
maîtres et de notables personnes, l’a affirmé, dit et publié.
Réponse de Jeanne : « Je m’en réfère à ce que j’ai dit
ailleurs sur cela ; et quant à avoir trois enfants, je ne m’en suis point vantée ».
Article 12 : Item, et pour mieux et plus apertement entreprendre
son propos, ladite Jeanne a requis du dit capitaine de lui faire faire des
habits d’homme, avec des armes à l’avenant ; ce que fit ledit capitaine, bien
malgré lui, et avec grande répugnance, acquiesçant enfin à la demande de ladite
Jeanne. Ces vêtements et ces armes étant fabriqués, ajustés et confectionnés,
ladite Jeanne rejeta et abandonna entièrement le costume féminin : les cheveux
taillés en rond ; à la façon des pages, elle prit chemise, braies, gippon,
chausses, joignant ensemble, longues et liées audit gippon par vingt
aiguillettes, souliers hauts lacés en dehors, et robe courte jusqu’au genou ou
environ ; chaperon découpé, bottes ou houseaux serrés, longs étriers, épée,
dague, haubert, lance et autres armures ; ainsi elle s’habilla et s’arma à la
façon des hommes d’armes ; et avec eux elle exerça faits de guerre, assurant en
cela qu’elle remplissait le commandement de Dieu par révélations à elle faites,
et qu’elle faisait cela de par Dieu.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à ce que j’ai répondu
ailleurs sur cela ».
Article 13 : Item, ladite Jeanne attribue à Dieu, à ses anges et à
ses saints des prescriptions qui sont contraires à l’honnêteté du sexe féminin
et prohibées dans la loi divine, abominables à Dieu et aux hommes, interdites
par les sanctions ecclésiastiques sous peine d’anathème, comme de revêtir des
habits d’homme, courts et dissolus, tant ceux du dessous et les chausses, que
les autres ; et, suivant leur précepte, elle s’est maintes fois revêtue
d’habits somptueux et pompeux, d’étoffes précieuses et de drap d’or, et aussi
de fourrures ; et non seulement elle a usé de huques courtes mais encore de
longs tabards et de robes fendues de chaque côté. Et c’est chose notoire que
lorsqu’elle fut prise, elle portait une huque d’or, ouverte de tout côté : et
sur sa tête, elle arborait chapeaux et bonnets, les cheveux coupés en rond à la
mode des hommes. Et, de façon générale, ayant rejeté toute pudeur féminine, non
seulement au mépris de la décence de la femme mais aussi au mépris de celle qui
appartient aux hommes bien morigénés, elle a usé de tous les affublements et
vêtements que les plus dissolus des hommes ont accoutumé de revêtir, et bien
plus, elle a porté des armes offensives. Cela, l’attribuer au commandement de
Dieu, aux saints anges et aux vierges saintes, c’est blasphémer Notre Seigneur
et ses saints, anéantir la loi divine, violer le droit canon, scandaliser le
sexe et l’honnêteté de la femme, pervertir toute décence de la tenue
extérieure, approuver les exemples de toute dissolution dans le genre humain et
y induire ses semblables. »
Réponse de Jeanne : « Je n’ai blasphémé Dieu ni ses
saints ».
Un des juges : « Pourtant, les saints canons et les saintes
écritures portent que les femmes qui prennent l’habit d’homme ou vice-versa
sont honnis de Dieu… Avez-vous pris ces habits de par Dieu ? ».
Réponse de Jeanne : « Je vous en ai assez dit. Si vous
voulez que je réponde plus avant, accordez-moi un délai, et je vous répondrai ».
Le juge : « Prendriez-vous l’habit de femme afin de
pouvoir recevoir votre Sauveur à la prochaine fête de Pâques ? ».
Réponse de Jeanne : « Je ne laisserai mon habit pour rien du
tout. Ni pour le recevoir, ni pour autre chose. Je ne fais pas de différence
entre habit d’homme ou de femme pour recevoir mon Sauveur ; on ne doit pas
me le refuser à cause de mon costume ».
Le juge : « Vous l’avez eu par révélation, ou par
ordre, de porter cet habit ? ».
Réponse de Jeanne : « J’en ai répondu, et je m’en rapporte à
ma réponse. Demain, je vous en parlerai : je sais bien qui m’a fait
prendre cet habit, mais je ne sais pas comment je dois le révéler ».
Article 14 : Item ladite Jeanne
assure qu’elle a bien fait d’user de tels vêtements et d’habits d’hommes dissolus
; et elle veut persévérer en cela, disant qu’elle ne doit pas les abandonner, à
moins d’en avoir expresse licence de Dieu par révélation, pour l’injure de
Dieu, de ses anges et de ses saints.
Réponse de Jeanne : « Je ne fais point de mal de servir Dieu
; et demain vous en aurez réponse ».
Article 15 : Item ladite Jeanne ayant requis plusieurs fois qu’il
lui fût permis d’entendre la messe, elle a été admonestée de quitter l’habit
d’homme et de reprendre celui de femme ; ses juges lui donnèrent à espérer
qu’elle serait admise à entendre la messe et à communier au cas où elle
voudrait quitter définitivement l’habit d’homme et prendre celui de femme,
comme il convient à son sexe ; elle ne voulut y acquiescer, et elle préféra ne
pas participer à la communion et aux offices divins, plutôt que d’abandonner
cet habit, feignant qu’en cela elle déplairait à Dieu. En quoi apparaissent
bien son obstination, son endurcissement au mal, son manque de charité, sa
désobéissance envers l’Église, et le mépris qu’elle a des divins sacrements.
Réponse de Jeanne : « J’aime plus chèrement mourir que de
révoquer ce que j’ai fait du commandement de Notre Seigneur ».
Un des juges : « Voulez-vous laisser l’habit d’homme pour
ouïr la messe ? ».
Réponse de Jeanne : « Quant à l’habit que je porte, je ne
le laisserai point encore, et il ne dépend point de moi le terme dans lequel je
le laisserai. Si les juges refusent de me faire ouïr la messe, il est bien en
Notre Seigneur de me la faire ouïr quand il me plaira, sans eux ».
Article 16 : Item ladite Jeanne déjà, après sa prise, à Beaurevoir
et à Arras, a été plusieurs fois admonestée charitablement de nobles et
notables personnes de l’un et l’autre sexe, d’abandonner l’habit d’homme et de
reprendre des vêtements décents et convenables à son sexe. Ce qu’elle refusa
absolument de faire ; et elle s’y refuse encore obstinément, ainsi qu’à remplir
les autres besognes convenables au sexe féminin ; en tout elle se conduit comme
un homme plutôt que comme une femme.
Réponse de Jeanne : « à Arras et à Beaurevoir, j’ai bien été
admonestée de prendre habit de femme, et j’ai refusé et refuse encore. Et quant
aux autres œuvres de femme, il y a assez d’autres femmes pour les faire ».
Article 17 : Item, lorsque ladite Jeanne vint en présence du roi
Charles, ainsi vêtue et armée, comme il est dit, elle lui fit entre autres
trois promesses : premièrement qu’elle lèverait le siège d’Orléans ;
secondement qu’elle le ferait couronner à Reims ; troisièmement qu’elle le
vengerait de ses adversaires, que tous elle les tuerait par son art, qu’elle
les expulserait de ce royaume, tant Anglais que Bourguignons. Et de ces
promesses, plusieurs fois et en divers lieux, ladite Jeanne se vanta
publiquement ; et pour que plus grande foi fut ajoutée à ses dits et faits, alors
et depuis elle usa fréquemment de divinations, découvrant les mœurs, la vie,
les faits secrets de plusieurs personnes venues en sa présence, et qu’elle
n’avait vues ni connues, se vantant de les connaître par révélation.
Réponse de Jeanne : « Je portai ces nouvelles de par Dieu à
mon roi, que Notre-Seigneur lui rendrait son royaume, le ferait couronner à
Reims, et bouterait hors ses adversaires. Et de cela, je fus messagère de par
Dieu ; [lui disant] qu’il me mit hardiment en œuvre, et que je lèverais le
siège d’Orléans. Je parlais de tout le royaume, et que si Monseigneur de
Bourgogne et les autres sujets du royaume ne venaient à obéissance, mon roi les
y ferait venir par force. Quant à la reconnaissance de Robert et de mon roi, je
m’en tiens à ce que, autrefois, j’en ai répondu ».
Article 18 : Item, ladite Jeanne, tant qu’elle demeura avec ledit
Charles, de toutes ses forces le dissuada, lui et les siens, de faire aucun
traité de paix ou appointement avec ses adversaires, les incitant toujours au
meurtre et à répandre le sang humain, affirmant qu’il ne pouvait y avoir de
paix qu’au bout de la lance et de l’épée ; et que cela était ainsi ordonné par
Dieu, car les adversaires du roi n’abandonneraient pas autrement ce qu’ils
occupaient du royaume ; que leur faire ainsi la guerre, c’était l’un des plus
grands biens qui pût advenir à toute la chrétienté, à ce qu’elle disait.
Réponse de Jeanne : « Quant au duc de BOURGOGNE, je l’ai
requis, par lettre et par ses ambassadeurs, qu’il y eût paix entre mon roi et
ledit duc. Quant aux Anglais, la paix qu’il y faut, c’est qu’ils s’en aillent
en leur pays, en Angleterre. Pour le reste, je m’en rapporte à ce que j’ai
répondu ailleurs ».
Article 19 : Item, ladite Jeanne, en consultant les démons et en
usant de divination, envoya chercher certaine épée cachée dans l’église de
Sainte-Catherine-de-Fierbois, et elle la cacha ou fit cacher malicieusement,
frauduleusement, dolosivement, en cette église, afin que, séduisant princes,
nobles, clergé et populaire, elle les induisit plus facilement à croire qu’elle
savait par révélation que l’épée était là, et afin que par-là, et par autres
moyens semblables, foi indubitable fût ajoutée plus aisément à ses dires.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à ce que j’ai répondu
plus haut sur cela ; et le reste de l’article, je le nie ».
Article 20 : Item, ladite Jeanne a mis un sort dans son anneau,
dans son étendard, dans certaines pièces de toile ou panonceaux, qu’elle avait
accoutumé de porter ou faisait porter par les siens, ainsi que dans l’épée
qu’elle dit avoir trouvée par révélation à Sainte-Catherine-de-Fierbois,
assurant que ces objets étaient « bien fortunés ». Et sur eux, elle a
fait force exécrations et conjurations en plusieurs et divers lieux, affirmant
publiquement que, par leurs moyens, elle ferait de grandes choses et
obtiendrait la victoire sur ses adversaires ; qu’à ses gens, ayant des
panonceaux de cette sorte, il ne pourrait arriver de revers dans leurs
agressions et faits de guerre, et qu’ils ne sauraient souffrir quelque
infortune. Cela notamment, elle l’a proclamé et publié publiquement à
Compiègne, la veille du jour où elle fit une sortie avec sa troupe contre
Monseigneur de Bourgogne, au cours de laquelle elle fut capturée et prise et où
beaucoup des siens furent navrés, occis et pris. Et cela encore qu’elle l’avait
publié quand, à Saint-Denis, elle excitait l’ost à donner l’assaut contre
Paris.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à ce que j’ai répondu
ailleurs sur cela. En outre, j’ajoute que, de chose que j’ai faite, il n’y
avait ni sorcellerie ni autre mauvais art. Et du bonheur de mon étendard, je
m’en rapporte au bonheur que Notre-Seigneur y a envoyé ».
Article 21 : Item, ladite Jeanne, induite à cela par sa témérité
et sa présomption, fit faire des lettres aux noms de JHESUS MARIA, en y posant
le signe de la croix, et les adressa de sa part à notre sire le roi, à
Monseigneur de Bedford, alors régent du royaume de France, et aux seigneurs qui
tenaient le siège devant Orléans, lettres contenant beaucoup de choses
mauvaises, pernicieuses, et peu conformes à la foi catholique dont la teneur
s’ensuit.
Réponse de Jeanne : « Quant aux lettres, je ne les ai point
faites par orgueil ou présomption, mais par le commandement de Notre-Seigneur,
et je confesse bien le contenu de ces lettres, excepté trois mots ».
Article 22 : † JHESUS MARIA †. Roy d’Angleterre, et vous, duc de
BEDFORD, qui vous dites régent le royaume de France, Guillaume de LAPOULA,
Comte de Suffolk, Jean, sire de TALBOT, et vous, Thomas sire d’ESCALLES, qui
vous dites lieutenants dudit de BEDFORD, faites raison au Roi du Ciel de Son
sang royal ; rendez à la Pucelle ci envoyée de par Dieu, le Roi du Ciel, les
clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France.
Elle est ici venue de par Dieu, le Roi du Ciel, pour réclamer le sang royal ;
elle est toute prête de faire la paix, si vous voulez lui faire raison, par
ainsi que France vous mettez sur et payer de ce que l’avez tenue. Entre vous
archers, compagnons de guerre, gentils hommes et autres qui êtes devant la
bonne ville d’Orléans, allez-vous-en, de par Dieu, en vos pays ; et si ainsi ne
le faites, attendez les nouvelles de la Pucelle qui vous ira voir sous peu à
votre bien grand dommage.
Roy d’Angleterre, si ainsi ne le
faites, je suis chef de guerre, et en quelque lieu que j’atteindrai vos gens en
France, je les en ferai aller, veuillent ou non veuillent ; et s’ils ne veulent
obéir, je les ferai tous mourir, et s’ils veulent obéir, je les prendrai à
merci. Je suis ci venue de par Dieu, le Roi du Ciel, corps pour corps pour vous
bouter hors de toute France, contre tous ceux qui voudraient porter trahison,
malengin ou dommage au royaume de France. Et n’ayez point en votre opinion que
vous tiendrez jamais le royaume de France de Dieu, le Roi du Ciel, fils de
sainte Marie ; mais le tiendra le roi Charles, vrai héritier ; car Dieu, le Roi
du Ciel, le veut ainsi, et lui est révélé par la Pucelle : lequel entrera à
Paris à bonne compagnie. Si vous ne voulez croire les nouvelles de par Dieu de la
Pucelle, en quelque lieu que nous vous trouverons, nous frapperons dedans à
horions, et nous ferons un si gros hahaye, qu’il y a mil ans qu’en France ne
fut fait si grand, si vous ne faites raison. Et croyez fermement que le Roi du
Ciel trouvera plus de force à la Pucelle que vous ne lui sauriez mener de tous
assauts, à elle et à ses bonnes gens d’armes ; et alors, on verra qui aura
meilleur droit, de Dieu du Ciel ou de vous.
Duc de BEDFORD, la Pucelle vous prie et
vous requiert que vous ne vous faites pas détruire. Si vous faites raison,
encore pourrez-vous venir en sa compagnie où les Français feront le plus beau
fait qui oncques fut fait pour la chrétienté. Et faites réponse en la cité
d’Orléans, si vous voulez faire paix ; et si ainsi ne le faites, de vos biens
grands dommages vous souvienne dans peu de temps.
Ecris le mardi de la Semaine Sainte, de
par la Pucelle.
Réponse de Jeanne : « Si les Anglais avaient eu foi en ses
lettres, ils eussent fait comme sages ; et, avant sept ans, ils s’en
apercevront bien sur ce que je leur écrivais. Et sur ce, je m’en rapporte à ce
que j’ai dit ailleurs ».
Article 23 : De la teneur de ces lettres, il résulte clairement
que ladite Jeanne a été jouée par de malins esprits, et qu’elle les a
fréquemment consultés sur ce qu’elle ferait ; ou bien, pour séduire les
populations, elle a pernicieusement et mensongèrement inventé de telles
fictions.
Réponse de Jeanne : « En ce qui concerne la fin de cet
article faisant mention que j’ai agi sur le conseil de malins, je le nie ».
Article 24 : Item ladite Jeanne a abusé des noms de JHESUS et de
MARIE, du signe de la croix mis entre eux, en avertissant certains des siens
que lorsqu’ils trouveraient ces mots et ce signe, dans des lettres adressées de
sa part, ils crussent et fissent le contraire de ce qu’elle écrivait.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à une autre réponse
faite par moi sur cela ».
Article
25 : Item ladite Jeanne,
usurpant l’office des anges, a dit et affirmé qu’elle était envoyée de la part
de Dieu, même en ce qui concerne absolument la voie de fait et l’effusion du
sang humain. Ce qui est entièrement étranger à la sainteté, horrible et
abominable à toute pieuse pensée.
Réponse de Jeanne : « Premièrement, je requérais qu’on fît
la paix, et au cas qu’on ne voulait faire la paix, j’étais toute prête à
combattre ».
Article 26 : Item ladite Jeanne se trouvant à Compiègne, l’an du
Seigneur 1429 ; au mois d’août, reçut une lettre du comte d’Armagnac dont la
teneur suit.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à la réponse que j’ai
faite ailleurs sur cela ».
Article 27 : Ma très chère dame, je me recommande à vous et vous
supplie que Dieu, attendu la division qui est à présent en la Sainte Eglise
universelle sur le fait des papes (car il y a trois prétendants au
papalat : l’un demeure à Rome, qui se fait appeler Martin V, à qui tous
les rois chrétiens obéissent ; l’autre demeure à Peniscola, au royaume de
Valence, lequel se fait appeler Clément VIII ; le troisième, on ne sait où
il demeure, excepté le cardinal de Saint-Etienne, et peu de gens avec lui, qui
se fait nommé le pape Benoît XIV. Le premier qui se dit le pape Martin, fut élu
à Constance par le consentement de toutes les nations des chrétiens ;
celui qui se dit le pape Clément fut élu à Peniscola, après la mort du pape Benoît
XIII, par trois de ses cardinaux ; le troisième, qui se nomme le pape
Benoît XIV, fut élu secrètement à Peniscola même par le cardinal de
Saint-Etienne). Veuillez supplier Notre Seigneur Jésus-Christ que, par sa
miséricorde infinie, ils nous veuille par vous déclarer qui est de ces trois-là
le vrai pape, et auquel il lui plaira qu’on obéisse dorénavant, ou à celui qui
se dit Martin, ou à celui qui se dit Clément, ou à celui qui se dit
Benoît ; et à qui nous devons croire, en secret, sans aucune dissimulation
ou manifestation publique : car nous sommes tout prêt de faire le vouloir
et plaisir de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le tout vôtre comte d’ARMAGNAC.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à la réponse que j’ai
faite ailleurs sur cela ».
Article 28 : Auquel comte ladite Jeanne fit réponse par une lettre
signée de sa main dont la teneur suit.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à la réponse que j’ai
faite ailleurs sur cela ».
Article 29 : † JHÉSUS MARIA †. Comte d’ARMAGNAC, mon très cher et
bon ami, Jeanne la Pucelle vous fait savoir que votre messager est venu par
devers moi, lequel m’a dit que vous l’aviez envoyé par de là pour savoir de moi
auquel des trois papes, que vous mandez par mémoire, vous devez croire. De
laquelle chose je ne puis bonnement vous faire savoir la vérité présentement,
jusqu’à ce que je sois à Paris ou ailleurs, en repos ; car je suis
présentement trop occupée au fait de la guerre ; mais, quand vous saurez
que je serai à Paris, envoyez un messager devers moi et je vous ferai savoir en
vérité celui auquel vous devrez croire et ce que j’en aurai su par le conseil
de mon droit et souverain Seigneur, le Roi de tout le monde, et ce que vous en
aurez à faire, à tout mon pouvoir. Ecrit à Compiègne, le 22ème jour
d’août.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à la réponse que j’ai
faite ailleurs sur cela ».
Article 30 : Et ainsi requise par le comte d’Armagnac, comme on
l’a rapporté, pour savoir qui des trois était le vrai pape, et auquel il
fallait croire, non seulement elle a mis en doute qui il était, alors qu’il n’y
avait qu’un pape unique et indubitable, mais encore, présumant trop
d’elle-même, tenant de peu de poids l’autorité de l’Église universelle, et
voulant préférer son dire à l’autorité de toute l’Église, elle affirma, sous
certain terme préfix, qu’elle répondrait à quel pape il fallait croire ; et
cela, qu’elle le découvrirait par le conseil de Dieu, ainsi qu’on le constate
plus pleinement, dans sa lettre.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à la réponse que j’ai
faite ailleurs sur cela ».
Article
31 : Item ladite Jeanne, au
temps de sa jeunesse et depuis, s’est vantée, et de jour en jour se vante,
d’avoir eu plusieurs révélations et visions, sur lesquelles, bien qu’elle ait
été sur ce charitablement admonestée et dûment et juridiquement requise sous
serment de droit, elle n’a voulu et ne veut faire nul serment ; bien plus, elle
se refuse à le déclarer suffisamment par parole ou signe, mais elle a différé,
contredit et refusé de le faire, diffère, contredit et refuse. Et en refusant
formellement, à plusieurs et à diverses fois, elle a dit et assuré, en jugement
et ailleurs, qu’elle ne nous découvrirait point ses révélations et visions,
dût-on lui trancher et la faire tirer par les chevaux ; qu’on ne lui
arracherait pas de la bouche le signe que Dieu lui révéla et par quoi elle
connut qu’elle venait de Dieu.
Réponse de Jeanne : « De révéler le signe ou autres choses
contenues en l’article, je peux bien avoir dit que je ne le révélerai point. Et
j’ajoute qu’en ma confession autrefois faite, il doit y avoir que, sans le
congé de Notre Seigneur, je ne révélerai le signe ».
Article 32 : Item, par-là vous pouvez et devez véhémentement
présumer que ces révélations et visions, si ladite Jeanne les eut jamais,
viennent plutôt du fait d’esprits menteurs et malins que de bons ; ainsi doit
être tenu par tous, attendu surtout la cruauté, l’orgueil, la tenue, les
actions, les mensonges, les contradictions signalées en plusieurs et divers
articles, et qui peuvent bien être dites et retenues comme présomptions
juridiques, entièrement légitimes.
Réponse de Jeanne : « Je le nie. J’ai agi par révélations
des saintes Catherine et Marguerite, et je le soutiendrai jusqu’à la mort. Je
fus conseillée par certains de mon parti de mettre JHESUS MARIA ; et sur certaines
de mes lettres, je mettais bien JHESUS MARIA, et sur les autres, non. Item,
quant à ce point où il y a écrit : « Tout ce qu’elle a fait c’est par le
conseil de Notre Seigneur », il doit y avoir : « Tout ce que j’ai fait de
bien » ». Interrogée, ce même jour, si, en allant devant La
Charité elle fit bien ou mal, répond : « Si j’ai mal fait, on s’en
confessera ». Interrogée si elle faisait bien d’aller devant Paris, répond
que les gentilshommes de France voulurent aller devant Paris ; et de ce faire,
lui semble qu’ils firent leur devoir d’aller contre leurs adversaires.
Article 33 : Item, ladite Jeanne, présomptueusement et
témérairement, s’est vantée et se vante de connaître l’avenir et d’avoir connu
le passé, de découvrir les choses présentement occultes ou cachées ; et, ce qui
est l’attribut de la divinité, elle se l’attribue à elle-même, humaine
créature, simple et indocte.
Réponse de Jeanne : « Il appartient à Notre Seigneur de
faire des révélations à qui il lui plait ; et de l’épée et autres choses à venir
que j’ai dites, c’est par révélation ».
Article 34 : Item ladite Jeanne, persévérant dans ses témérité et
présomption, a dit, répandu et publié qu’elle reconnaît et discerne les voix
des archanges, des anges, des saints et des saintes de Dieu, affirmant qu’elle
sait distinguer leur voix des voix humaines.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à la réponse que j’ai
faite ailleurs sur cela ».
Article 35 : Item, ladite Jeanne s’est vantée et affirma qu’elle
savait discerner ceux que Dieu aime mieux et ceux qu’il hait.
Réponse de Jeanne : « Je m’en tiens à ce que j’en ai
autrefois répondu, au sujet du roi et du duc d’ORLEANS ; et des autres gens, je
n’en sais rien. Je sais bien que Dieu aime mieux mon roi et le duc d’ORLEANS,
pour l’aise de leurs corps ; je le sais par révélation ».
Article 36 : Item ladite Jeanne a dit, affirmé et s’est vantée,
dit, affirme et se vante, de jour en jour, qu’elle a su et sait véritablement,
et que non seulement elle-même, mais d’autres hommes encore, sur sa requête,
ont connu et reconnu véritablement certaine voix, qu’elle nommait sa voix, qui
venait à elle ; bien que, de sa nature, ladite voix, qu’elle a désignée et
désigne, eût été et soit invisible pour toute créature humaine.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à la réponse que j’ai
faite ailleurs sur cela ».
Article 37 : Item ladite Jeanne avoue avoir fait fréquemment le
contraire de ce qui lui a été enjoint et ordonné par les révélations qu’elle se
vante d’avoir de Dieu ; par exemple, quand elle s’éloigna de Saint-Denis, après
l’assaut de Paris ; quand elle sauta de la tour de Beaurevoir, et en d’autres
circonstances. En quoi il est manifeste qu’elle n’a pas eu révélations de Dieu,
ou bien qu’elle a méprisé les préceptes et révélations expresses par lesquelles
elle se dit être en tout régie et gouvernée. Et en outre elle a dit, quand elle
eut commandement de ne pas sauter de la tour, et qu’elle fut tentée de faire le
contraire, qu’elle ne pouvait faire autrement. En quoi elle semble mal juger du
libre arbitre de l’homme et tomber dans l’erreur de ceux qui avancent qu’il est
nécessité par des dispositions fatales, ou quelque chose de semblable.
Réponse de Jeanne : « Je m’en tiens à ce qu’autrefois j’en
ai répondu. Toutefois, à mon départ de Saint-Denis, j’eu congé de m’en
aller ». Interrogée si, en agissant contre le commandement de ses
voix, point pécher mortellement, répond : « J’en ai autrefois répondu et
m’en remets à ladite réponse. » Et, de la conclusion, elle s’en attend à
Notre Seigneur.
Article 38 : Item ladite Jeanne, bien que dès le temps de sa
jeunesse ait dit, fait et perpétré nombre de méfaits et de crimes, péchés et
délits honteux, cruels, scandaleux, déshonorants inconvenants pour son sexe,
néanmoins elle a dit et affirmé que tout ce qu’elle fit, elle l’a fait de par
Dieu et suivant sa volonté : qu’elle ne fit et n’a rien fait qui ne provienne
de Dieu, par les révélations des saints anges et des saintes vierges Catherine
et Marguerite.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à la réponse que j’ai
faite ailleurs sur cela ».
Article
39 : Item, bien que le juste
pèche sept fois en un jour, cependant Jeanne a dit et publié qu’elle n’a jamais
fait, ou du moins n’a jamais cru faire, œuvres de péché mortel, nonobstant
qu’elle ait accompli en réalité toutes les actions qu’ont accoutumé de faire
les gens de guerre, et de pires, ainsi qu’il est déclaré dans les articles qui
précèdent et suivront.
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à la réponse que j’ai
faite ailleurs sur cela ».
Article
40 : Item, ladite Jeanne,
oublieuse de son salut et à l’instigation du diable, n’est et n’a pas été
honteuse, à plusieurs reprises, de recevoir le corps du Christ, en plusieurs et
divers lieux, en habit d’homme et dissolu, vêtement interdit et prohibé pour
elle par le commandement de Dieu et de l’Église. »
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à la réponse que j’ai
faite ailleurs sur cela. Je m’en attends à Notre-Seigneur ».
Article 41 : Item, ladite Jeanne, comme une désespérée, par haine
et mépris des Anglais, et aussi par crainte de la destruction de Compiègne
qu’elle avait ouï annoncer, tenta de se précipiter du sommet d’une tour élevée,
et, à l’instigation du diable, elle se mit en tête de ce faire, s’y appliqua et
fit tout ce qu’elle put pour accomplir ce dessein ; elle se précipita ainsi,
poussée et induite par un instinct diabolique, entendant plutôt rechercher le
salut de son corps que celui de son âme, et d’autres âmes ; se vantant maintes
fois qu’elle se tuerait plutôt que de permettre qu’on la livrât aux mains des
Anglais. »
Réponse de Jeanne : « Je m’en attends à ce qu’autrefois j’en
ai dit ».
Article 42 : Item, ladite Jeanne a dit et publié que sainte
Catherine, sainte Marguerite et saint Michel ont des membres corporels, tels
que tête, yeux, visages, etc. ; elle ajouta qu’elle a palpé de ses mains
lesdites saintes, et qu’elle les a accolées et baisées.
Réponse de Jeanne : « J’en ai répondu et m’en attends à ce que
j’en ai dit ailleurs ».
Article
43 : Item, ladite Jeanne a dit
et publié que les saints et saintes, les anges et les archanges parlent le
français et non l’Anglais, et que les saints, les saintes, les anges et les
archanges ne sont pas du parti des Anglais mais de celui des Français,
affirmant que les saints et les saintes, qui sont dans la gloire, tiennent en
haine capitale, à leur honte, un royaume catholique, un pays adonné à la
vénération de tous les saints suivant les prescriptions de l’Église.
Réponse de Jeanne : « Je m’en attends à Notre Seigneur et à
ce que j’en ai répondu ».
Article 44 : Item, ladite Jeanne se vanta et se vante, a publié et
publie que sainte Catherine et sainte Marguerite lui firent promesse de la
mener au Paradis et lui certifièrent qu’elle acquerrait la béatitude si elle
conservait sa virginité, et qu’elle en est sure.
Réponse de Jeanne : « Je m’attends à Notre Seigneur et à ce
que j’en ai répondu ailleurs ».
Article
45 : Item, quoique les jugements
de Dieu soient entièrement impénétrables pour nous, néanmoins ladite Jeanne a
dit, proféré, énoncé et promulgué qu’elle a connu et connaît qui sont les
saints, les saintes, les archanges, les anges, les élus de Dieu ; qu’elle sait
discerner qui est tel parmi eux.
Réponse de Jeanne : « Je m’en attends à ce que j’en ai
répondu ailleurs ».
Articles 46 : Item, elle a dit avoir requis bien affectueusement
sainte Catherine et Marguerite pour ceux de Compiègne avant de sauter, leur
disant entre autres choses, par manière de reproche, ceci : « Et comment
laissera Dieu ainsi mourir mauvaisement ceux de Compiègne, qui sont si loyaux
! » En quoi apparaissent son impatience et son irrévérence envers Dieu et les
saints.
Réponse de Jeanne : « Je m’en attends à ce que j’en ai
répondu ».
Article 47 : Item, ladite Jeanne, mal contente de la blessure qui
lui advint, par suite de la chute ou saut fait de la tour de Beaurevoir, et de
ce qu’elle n’avait pas réalisé son dessein, blasphéma Dieu, les saints et les
saintes, les renia ignominieusement, et les méprisa terriblement, pour
l’horreur de tous ceux qui étaient présents ; et en outre, depuis qu’elle fut
au château de Rouen, en plusieurs et divers jours, elle a blasphémé et renié
Dieu, la bienheureuse Vierge, les saints et les saintes, supportant
impatiemment et protestant d’être mise en procès devant des gens d’Église, et
d’être jugée par eux.
Réponse de Jeanne : « Je m’en tiens à Notre Seigneur et à ce
que j’en ai répondu ».
Article 48 : Item ladite Jeanne a dit qu’elle avait cru et croyait
que les esprits lui apparaissant étaient des anges, des archanges, des saints
et des saintes de Dieu, aussi fermement qu’elle croit en la foi chrétienne, et
aux articles de cette foi, alors que cependant elle ne rapporte avoir eu aucun
signe qui puisse être suffisant pour les reconnaître ; et sur cela encore elle
n’a consulté aucun évêque, curé ou autre prélat de l’Église, ou quelque autre
ecclésiastique pour savoir si elle devait donner créance à de tels esprits ;
elle a dit qu’il lui avait été prohibé par ses voix de révéler à quiconque les
communications susdites, si ce n’est d’abord à un capitaine de gens d’armes, au
dit Charles, et à autres personnes purement laïques. En quoi elle avoue que sa
croyance est téméraire, sa pensée mauvaise au sujet des articles de la foi et
de leur fondement ; en outre qu’elle a eu des révélations suspectes, qu’elle a
voulu les cacher aux prélats et gens d’Église et s’en ouvrir de préférence à
des séculiers.
Réponse de Jeanne : « J’en ai répondu et m’en attends à ce
qui est écrit. Et quant aux signes, si ceux qui les demandent n’en sont dignes,
je n’en peux mais. Et plusieurs fois, j’ai été en prière, afin qu’il plût à
Dieu qu’il les révélât à certains de mon parti. De croire en mes révélations,
je n’en demandai point conseil à évêque ou curé ou à autre. Je crois que
c’était saint Michel pour la bonne doctrine qu’il me montrait. Je crois aussi
fermement que je crois que Notre Seigneur Jésus-Christ a souffert mort pour
nous racheter des peines d’enfer, que c’était saint Michel, Gabriel, saintes
Catherine et Marguerite que Notre Seigneur m’envoya pour me réconforter et
conseiller. Je m’en attends à Notre Seigneur ».
Article 49 : Item, ladite Jeanne, sans autre fondement que sa
seule fantaisie, a vénéré les esprits de cette sorte, baisant la terre où elle
dit qu’ils ont passé, s’agenouillant devant eux, les accolant et les baisant,
et leur faisant autres révérences, leur rendant grâces, les mains jointes, et
contractant familiarité avec eux : et cependant elle ne savait si c’étaient de
bons esprits ; bien plus, en considérant les dites circonstances, ces esprits
devaient être jugés par elle et sont visiblement plutôt mauvais que bons.
Lesquels culte et vénération semblent tenir de l’idolâtrie et provenir d’un
pacte noué avec les démons.
Réponse de Jeanne : « J’en ai répondu. Je m’en attends à
notre Sire ».
Article
50 : Item, ladite Jeanne invoque
fréquemment et chaque jour ces esprits, les consultant sur ses actions
particulières, par exemple les réponses ; qu’elle doit faire en son procès, et
sur d’autres sujets, ce qui parait constituer et constitue invocation de démons.
Réponse de Jeanne : « J’en ai répondu et les appellerai à mon
aide tant que vivrai. »
Un des juges : « Par quelle manière vous les
requérez ? »
Réponse de Jeanne : « Je réclame de Notre Seigneur et Notre
Dame qu’ils m’envoient conseil et confort ; et puis ils me les envoient ».
Le juge : « Par quelles paroles vous les
requérez ? ».
Réponse de Jeanne : « je les requiers par cette manière : Très
doux Dieu, en l’honneur de votre sainte passion, je vous requiers si vous
m’aimez, que vous me révéliez comment je dois répondre à ces gens d’Église. Je
sais bien, quant à l’habit, le commandement comment je l’ai pris, mais je ne
sais point par quelle manière je le dois laisser. Pour ce, qu’il vous plaise de
me l’enseigner. Et aussitôt ils viennent. Item, dit qu’elle a souvent des
nouvelles, par ses voix, de monseigneur de Beauvais ».
Le juge : « Que disent-ils de lui ? ».
Réponse de Jeanne : « Je vous le dirai à part. Aujourd’hui,
ils sont venus trois fois. Sainte Catherine et sainte Marguerite m’ont dit de
quelle manière je dois répondre concernant cet habit ».
Article 51 : Item, ladite Jeanne n’a pas craint de se vanter que
saint Michel, archange de Dieu, vint à elle, avec une grande multitude d’anges,
au château de Chinon, en l’hôtel d’une certaine femme ; et avec elle, il se
serait promené, la tenant par la main, montant les degrés du château et allant
en la chambre du roi ; et que cet archange fit la révérence au roi, s’inclinant
devant lui, accompagné d’autres anges, comme il est rapporté plus haut ;
certains d’entre eux étaient couronnés, d’autres avaient des ailes. Dire cela
des archanges et des saints anges doit être tenu pour présomptueux, téméraire,
simulé ; attendu surtout qu’on ne trouve point dans les livres que tant de
révérence et de salutations aient été faites à un homme, quel qu’il soit, pas
même devant Notre Dame, mère de Dieu. Et souvent elle a dit que sont venus à
elle l’archange saint Gabriel, saint Michel, et parfois mille milliers d’anges.
En outre ladite Jeanne se vante, qu’à sa prière, ledit ange apporte avec lui,
en cette compagnie d’anges, une couronne bien précieuse bien précieuse pour son
roi, pour qu’il la mît sur sa tête, et qu’elle est maintenant déposée au trésor
du roi ; de laquelle, à ce que dit Jeanne, son roi eût été couronné à Reims,
s’il avait attendu quelques jours : mais, à cause de la hâte apportée à son
couronnement, il en prit une autre. Voilà des mensonges imaginés par cette
Jeanne, à l’instigation du diable ou exhibés à elle par ce démon, dans de
prestigieuses apparitions, pour se jouer de sa curiosité, tandis qu’elle se
mêle de toucher aux choses qui la dépassent et qui sont supérieures à la
faculté de sa condition, plutôt que des révélations divines.
Réponse de Jeanne : « J’ai répondu ailleurs au sujet de
l’ange qui apporta le signe. Quant à ce que le promoteur propose de mille
millions d’anges, je n’ai point souvenir de l’avoir dit, c’est assavoir du
nombre. Mais je ne fus onques blessée que je n’eus grand confort et grande aide
de par Notre Seigneur et par saintes Catherine et Marguerite. Item, de la
couronne, j’en ai répondu. Et de la conclusion de l’article, que le promoteur
met contre mes faits, je m’’en attends à Dieu, Notre Seigneur. Où la couronne
fut faite et forgée, je m’en rapporte à Notre Seigneur ».
Article 52 : Item ladite Jeanne a tellement séduit le peuple
catholique par ses inventions que beaucoup, en sa présence, l’adorèrent comme
une sainte, et l’adorent encore en son absence, ordonnant, en révérence d’elle,
messes et collectes dans les églises ; bien plus ils disent qu’elle est plus
grande que tous les saints de Dieu, après Notre Dame ; ils dressent ses images
et représentations sur les autels des saints, portent sur eux des médailles de
plomb ou d’autre métal qui la représentent, comme on a accoutumé de le faire
pour les anniversaires et représentations des saints canonisés par l’Église ;
et ils prêchent publiquement qu’elle est envoyée de Dieu, et plutôt ange que
femme : actes pernicieux pour la religion chrétienne, dommageables au salut des
âmes et par trop scandaleux.
Réponse de Jeanne : « Quant au commencement de cet article,
j’en ai autrefois répondu ; et quant à sa conclusion, je m’en rapporte à Notre
Seigneur ».
Article 53 : Item, contrairement au commandement de Dieu et des
saints, ladite Jeanne a assumé, avec orgueil et présomption, la domination sur
des hommes ; elle s’est constituée chef et capitaine d’armée, s’élevant parfois
jusqu’au nombre de 16.000 hommes, où se trouvaient princes, barons et autres
nobles, que tous elle a fait servir militairement, sous elle, comme principal
capitaine.
Réponse de Jeanne : « Quant au fait d’être chef de guerre,
j’en ai autrefois répondu ; et si j’étais chef de guerre, c’était pour battre
les Anglais. Quant à la conclusion de l’article, je m’’en rapporte à Notre Seigneur ».
Article 54 : Item, ladite jeanne ; sans vergogne, marcha avec des
hommes, refusa d’avoir la compagnie et les soins de femmes, mais voulut
seulement employer des hommes qu’elle fit servir dans les offices privés de sa
chambre et dans ses affaires secrètes, ce qui n’a jamais été vu ni entendu
d’une femme pudique ou dévote.
Réponse de Jeanne : « Mon gouvernement, c’était d’hommes ;
mais, quant au logis et au gît, le plus souvent j’avais une femme avec moi ; et
lorsque j’étais à la guerre, je gisais vêtue et armée, là où je ne pouvais
trouver des femmes. Quant à la conclusion de l’article, je m’en rapporte à
Notre Seigneur ».
Article 55 : Item, ladite jeanne a abusé des révélations et
prophéties qu’elle dit avoir de Dieu, les faisant tourner en lucre temporel et
en profit ; car, par le moyen des dites révélations, elle a acquis grand nombre
de richesses, grand appareil et état, de nombreux officiers, chevaux, ornements
; et aussi pour ses frères et parents, de grands revenus temporels : en cela
elle imita les faux prophètes qui, pour la quête des biens temporels et
l’acquisition des faveurs des grands de ce monde, ont accoutumé de feindre
qu’ils ont à leur sujet révélations qui les concernent, et entendent plaire aux
princes temporels : ainsi ils abusent des divins oracles et attribuent leur
mensonge à Dieu.
Réponse de Jeanne : « J’en ai répondu. Quant aux dons faits
à mes frères, ce que le roi leur a donné, c’est de sa grâce, sans ma requête à
moi. Quant à la charge que me donne le promoteur, et à la conclusion de
l’article, je m’en rapporte à Notre Seigneur ».
Article 56 : Item, ladite Jeanne s’est vantée plusieurs fois
d’avoir deux conseillers qu’elle nomme les conseillers de la fontaine, qui
vinrent à elle depuis qu’elle fut prise, ainsi qu’il a été trouvé par la
confession de Catherine de LA ROCHELLE faite devant l’official de Paris ; cette
Catherine a dit que ladite Jeanne sortira de prison avec l’aide du diable, si
elle n’était pas bien gardée.
Réponse de Jeanne : « Je m’en tiens à ce que j’en ai dit. Et
quant aux conseillers de la fontaine, je ne sais ce que c’est. Mais je crois
bien qu’une fois j’y ouïs saintes Catherine et Marguerite. Quant à la
conclusion de l’article, je la nie, et affirme, par mon serment, que je ne
voudrais point que le diable me tirât hors de sa prison ».
Article 57 : Item, ladite Jeanne, au jour de la fête de la
nativité de Notre Dame, fit rassembler tous les gens d’arme de l’ost dudit
Charles, pour marcher à l’attaque de la ville de Paris, les conduisit devant
ladite ville, leur promettant qu’ils y rentreraient, ce jour-là, et qu’elle le
savait par révélation ; et elle fit prendre toutes les dispositions qu’elle put
pour assaillir ladite ville. Ce que néanmoins elle n’a pas craint de nier en
justice, devant vous. De même, en plusieurs autres lieux, comme à La
Charité-sur-Loire, à Pont-l’Evêque, et aussi à Compiègne, lorsqu’elle assaillit
l’ost de monseigneur le duc de BOURGOGNE, elle fit beaucoup de promesses et
annonça force prédictions, qu’elle disait savoir, par révélation, qui ne se
réalisèrent nullement ; mais c’est bien tout le contraire qui arriva. Or elle a
nié devant vous avoir eu telles promesses et fait telles prédictions, cela
parce qu’elles ne se réalisèrent pas comme elle l’avait dit ; cependant, bien
des gens dignes de foi ont rapporté que ces promesses avaient été dites et
publiées par elle. Et aussi à l’assaut de Paris, elle a dit que mille milliers
d’anges l’assistaient, qui étaient prêts à l’emporter en paradis si elle
mourait. Et néanmoins, à la question qui lui a été faite, pourquoi à l’encontre
de sa promesse il était arrivé que non seulement son entrée à Paris n’avait pas
eu lieu, mais que plusieurs de son ost, et elle aussi, avaient été déchirés
d’une atroce blessure, plusieurs même occis, on rapporte qu’elle répondit :
« Jésus a failli à sa promesse ».
Réponse de Jeanne : « J’en ai autrefois répondu ; et si j’en
suis avisée plus avant, volontiers en répondrai plus avant. Que Jésus m’ait
failli, je le nie ».
Article 58 : Item, ladite Jeanne a fait peindre son étendard et y
a fait représenter deux anges assistant Dieu tenant le monde en sa main, avec
les mots JHESUS MARIA, et autres peintures ; et elle a fait cela par le
commandement de Dieu, qui le lui a révélé par le moyen des anges et des saints.
Lequel étendard elle a posé dans la cathédrale de Reims, près de l’autel, quand
ledit Charles fut sacré, voulant que les autres honorassent singulièrement cet
étendard, par superbe et vaine gloriole. Elle a fait peindre aussi ses armes,
dans lesquelles elle mit deux lis d’or en champ d’azur, et au cœur des lis, une
épée d’argent avec poignée et croix d’or, la pointe dressée surmontée d’une
couronne d’or. Ce qui parait appartenir au faste et à la vanité, non à la piété
et à la religion ; et attribuer de telles vanités à Dieu et aux anges, c’est
aller contre la révérence due à Dieu et aux saints.
Réponse de Jeanne : « J’en ai répondu. Je m’en attends à
Notre Seigneur ».
Article 59 : Item, à Saint-Denis en France, ladite Jeanne offrit
et fit poser dans l’église, en lieu élevé, l’armure sous laquelle elle avait
été blessée, lors de l’assaut fait contre la ville de Paris, qu’elle fût
honorée du peuple comme reliques. Et, dans la même ville, elle fit allumer des
chandelles de cire dont elle versait la cire liquéfiée sur la tête des petits
enfants, prédisant leur fortune à venir, et, à leur sujet, par ces sortilèges
faisait grand nombre de divinations.
Réponse de Jeanne : « J’en ai répondu. Quant aux armures ;
et quant aux chandelles allumées, répandues goutte à goutte et distillées, je
le nie ».
Article 60 : Item, ladite Jeanne, méprisant les préceptes et les
sanctions de l’Église, a plusieurs fois refusé de jurer de dire la vérité en
justice, se rendant par-là suspecte d’avoir fait ou dit certaines choses, en
matière de foi ou de révélations, qu’elle n’ose découvrir aux juges
ecclésiastiques, craignant pour elle-même une punition méritée ; c’est ce
qu’elle a suffisamment confessé, à ce qu’il semble, quand à ce propos elle a
allégué dans ce procès le proverbe « Pour avoir dit la vérité souvent
des gens sont pendus » ; elle a dit : « Vous ne saurez
tout », et « J’aimerais mieux avoir la tête tranchée que de
vous dire tout ».
Réponse de Jeanne : « Je n’a pris délai que pour répondre
plus sûrement à ce qu’on lui demandait ; et quant à la conclusion, je craignais
de répondre et j’ai pris délai pour savoir si je devrais parler sur ce qu’on me
demandait. Quant au conseil de mon roi, pour ce qu’il ne touche point le
procès, je ne l’ai point voulu révéler. Et du signe baillé au roi, je l’ai dit,
parce que les gens d’Église m’ont condamnée à le dire ».
Article 61 : Item ladite Jeanne, admonestée de soumettre tous ses
dires et faits à la détermination de l’Église militante et avertie de la
distinction entre l’Église militante et l’Église triomphante, a dit se
soumettre à l’Église triomphante, refusant de se soumettre à la militante,
déclarant ainsi sa mauvaise opinion au sujet de l’article : Unam Sanctam,
etc., et se montra là-dessus dans l’erreur. Elle a dit qu’elle était à Dieu,
sans intermédiaire, s’en référant de ses faits, à lui et à ses saints, et non
pas au jugement de l’Eglise.
Réponse de Jeanne : « A l’Église militante, je voudrais
porter honneur et révérence, de tout son pouvoir. Quant à m’en rapporter de mes
faits à l’Église militante, il faut que je m’en rapporte à Notre Seigneur qui
me l’a fait faire ».
Article 62 : Item ladite Jeanne s’efforce de scandaliser le
peuple, de l’induire à croire fermement à tous ses dires et prédictions,
assumant en elle l’autorité de Dieu et de ses anges, s’érigeant au-dessus de
toute puissance ecclésiastique pour mettre les hommes dans l’erreur. Ainsi les
faux prophètes ont accoutumé de faire lorsqu’ils introduisent des sectes
d’erreur et de perdition et qu’ils se séparent de l’unité du corps de l’Église
: ce qui est pernicieux pour la religion chrétienne. Et si les prélats de
l’Église n’y pourvoient, il pourra s’ensuivre subversion de toute l’autorité de
l’Église ; de toutes parts s’insurgeront hommes et femmes, feignant d’avoir
révélations de Dieu et les anges, semant mensonges et erreurs, comme on l’a
expérimenté tant de fois depuis que cette femme s’est levée et commença de
scandaliser le peuple chrétien et de proposer ses impostures.
Réponse de Jeanne : « Samedi, je vous répondrai. Je m’en
rapporte à ce que j’en ai dit ».
Article 63 : Item ladite Jeanne n’a pas craint de mentir devant la
justice, en violation de son propre serment, et elle affirma tour à tour,
touchant ses révélations, bien des choses contraires et contradictoires ; elle
a proféré des malédictions contre des seigneurs et des personnes notables,
contre une nation entière ; elle a sans vergogne, prononcé truferies et paroles
dérisoires qui ne conviennent nullement à une femme sainte et montrent assez
qu’elles ont été régie et gouvernée dans ses actes par de malins esprits, et
non pas par le conseil de Dieu et de ses anges, comme elle s’en vante. Or le
Christ a dit des faux prophètes : « A leurs fruits vous les
reconnaitrez ».
Réponse de Jeanne : « Je m’en rapporte à ce que j’en ai dit.
Je m’en rapporte à Notre Seigneur ».
Article 64 : Item que ladite Jeanne se vante de savoir qu’elle a
obtenu rémission du péché qu’elle a perpétré, d’un cœur désespéré, à
l’instigation de l’esprit malin, en se précipitant du haut de la tour du
château de Beaurevoir, alors que l’Écriture enseigne que nul ne sait s’il est
digne ou d’amour ou de haine, et par conséquence s’il est purgé ou justifié de
son péché.
Réponse de Jeanne : « Je vous en ai répondu ; à quoi je m’en
rapporte. Je m’en rapporte à Notre Seigneur ».
Article 65 : Item, que ladite Jeanne, bien des fois, a dit qu’elle
requérait Dieu qu’il lui envoyât expresse révélation pour sa conduite, au moyen
des anges et des saintes Catherine et Marguerite, par exemple, si elle devait
répondre la vérité en ce procès sur certaines questions et sur certains faits
qui lui sont personnels. Voilà qui est tenter Dieu, requérir de lui ce qui ne
doit être requis, sans nécessité, sans avoir fait la recherche ou investigation
humainement possible. Principalement audit saut de la tour, il apparait
manifestement qu’elle a tenté Dieu.
Réponse de Jeanne : « J’en ai répondu ; et je ne veux point
révéler ce qui m’a été révélé sans le congé de Notre Seigneur ; et je ne le
requiers point sans nécessité ; et je voudrais qu’il en envoyât encore plus,
afin qu’on aperçût mieux que je suis venue de par Dieu, c’est assavoir qu’il
m’a envoyée ! ».
Article 66 : Item, certaines de ses prédictions sont divergentes
des droits divin, évangélique, canonique et civil, contraire aux décisions
approuvées par les conciles généraux ; il y a là sortilèges, divinations, superstitions
; certaines formellement, d’autres causativement et autrement, sentent
l’hérésie ; bien des erreurs contre la foi induisent à perversité hérétique et
la favorisent. Il y en a de séditieuses, de perturbatrices et faisant obstacle
à la foi ; il y en a qui incitent à l’effusion du sang humain ; certaines aussi
ne sont que malédictions et blasphèmes envers Dieu, les saints et les saintes ;
d’autres encore offensantes pour les oreilles des hommes pieux. Sur tout cela,
ladite accusée, par une téméraire audace, à l’instigation du Diable, offensa
Dieu et sa sainte Eglise ; envers elle, elle a commis excès et délit, s’est
montrée telle une scandaleuse ; et, de tout cela, notoirement diffamée, cette
accusée a comparu devant vous pour être corrigée et amendée.
Réponse de Jeanne : « Je suis bonne chrétienne ; et de
toutes les charges mises en cet article, je m’en rapporte à Notre
Seigneur ».
Article 67 : Item, toutes et chacune de ces choses, ladite accusée
les a commises, perpétrées, dites, produites, proférées, dogmatisées,
promulguées et accomplies, tant en ladite juridiction qu’ailleurs, en plusieurs
et divers lieux du royaume, non pas une fois, mais à plusieurs reprises, en
divers temps, jours et heures ; elle y a récidivé et elle a prêté et apporté
aide, conseil et faveur à ceux qui les ont perpétrées.
Réponse de Jeanne : « Je le nie ».
Article 68 : Item, c’est pourquoi, dès que, par le bruit insinuant
de la clameur qui frappa vos oreilles, non pas une fois mais plusieurs, par
publique renommée et information faite en et sur ce, vous avez découvert que
ladite accusée était véhémentement suspectée et diffamée, vous avez décrété
qu’il y avait lieu de faire enquête sur elle, de procéder par vous ou l’un de
vous à son sujet, qu’elle devait être citée et répondre sur ces points, ainsi
qu’il a été fait.
Réponse de Jeanne : « Cet article concerne les juges ».
Article 69 : Item, ladite accusée, en et sur tout ce qui précède,
fut et est véhémentement suspecte, scandaleuse au plus haut point, et
notoirement diffamée, aux yeux des personnes honnêtes et sérieuses. De cela,
pourtant, elle ne se corrigea en rien, et ne s’en est amendée par quelque moyen
; bien au contraire, elle a différé et diffère de s’en corriger et amender,
s’en est récusée et récuse ; et elle a continué et persévéré dans ses erreurs,
continue et persévère, bien que toutefois, tant de votre part que de celle
d’autres notables, clercs et autres personnes honnêtes, elle en ait été sommée
et requise, tant charitablement qu’autrement, dûment et suffisamment.
Réponse de Jeanne : « Les délits proposés contre moi par le
promoteur, je ne les ai pas faits ; et du surplus, je m’en rapporte à Notre
Seigneur ; et que de ces délits proposés contre moi, je ne crois avoir rien
fait contre la foi chrétienne ».
Article 70 : Item, que toutes et chacune de ces propositions sont
vraies, notoires, manifestes, et que sur elles se sont exercées et s’exercent
encore la voix publique et la renommée ; ladite accusée les a reconnues et
confessées, plusieurs fois et suffisamment, comme vraies, devant des gens
probes et dignes de foi, tant en jugement qu’ailleurs.
Réponse de Jeanne : « Je le nie, hors ce que j’ai
confessé ».
Conclusion : De ces points et d’autres que vous suppléerez,
corrigerez et réformerez au mieux, pour et sur lesquels le demandeur sollicite
et supplie que l’accusée soit par vous interrogée, ledit demandeur conclut que,
ces points ayant été établis en tout ou en partie, autant qu’il suffira pour
justifier la demande, vous rendiez, profériez et prononciez votre sentence
contre ladite accusée pour toutes et chacune des fins qu’il a ci-dessus
indiquées, et qu’en outre vous disiez et jugiez selon qu’il sera de droit et de
raison. Sur cela, comme il convient, il implore humblement votre office.
[1] Reprise
de la traduction de Pierre Champion dans son « Procès de condamnation de Jeanne d’Arc », tome 2.
